Santosha : l’art du contentement et le chemin vers plus de joie
Il y a un mot sanskrit que j’aime particulièrement : Santosha.
Dans la philosophie du yoga, Santosha signifie le contentement, cette capacité à accueillir et à apprécier ce qui est là, sans être constamment dans l’attente de ce qui pourrait être mieux, plus grand, plus beau, plus réussi.
Santosha est l’un des cinq Niyamas, ces principes éthiques du yoga qui nous invitent à cultiver une relation plus juste avec nous-mêmes. Il ne s’agit pas de règles à appliquer, mais plutôt de repères pour vivre avec davantage de conscience.
Et parmi tous ces principes, Santosha est sans doute l’un de ceux qui me parlent le plus profondément.
Parce qu’il touche à une question très actuelle : comment être heureux dans sa vie sans être constamment en train de chercher à l’améliorer ?
Dans le Yoga-Sūtra, Patañjali va d’ailleurs beaucoup plus loin qu’une simple définition du contentement. Au sūtra II.42, il écrit : saṃtoṣād anuttamaḥ sukhalābhaḥ que l’on peut traduire par :
« Du contentement découle un bonheur incomparable. »
Patañjali ne présente pas Santosha comme une invitation à se satisfaire de moins, ni comme une forme de résignation. Il lui associe un véritable fruit : le bonheur.
Comme si la joie n’était pas seulement la récompense de ce que nous obtenons, mais pouvait aussi naître de notre capacité à reconnaître pleinement ce qui est déjà là.
La grande course au « toujours plus »
Nous vivons dans une société qui nous pousse en permanence à vouloir davantage. Davantage de réussite, de confort, d’argent, de reconnaissance, de projets, d’expériences, de performance. Nous sommes encouragés à progresser, à nous dépasser, à devenir une meilleure version de nous-mêmes.
Sur le papier, cela peut sembler positif. Avoir des envies, des ambitions, des rêves et des projets est évidemment une belle énergie de vie. Le problème n’est pas le désir de grandir ou d’évoluer. Le problème apparaît lorsque nous finissons par croire que ce que nous sommes et ce que nous avons aujourd’hui ne sont jamais suffisants.
Alors nous vivons avec cette petite phrase en arrière-plan : je serai vraiment bien quand…
Quand j’aurai davantage de revenus. Quand j’aurai ce poste. Quand j’aurai terminé ce projet. Quand j’aurai plus de temps. Quand j’aurai une maison plus grande. Quand mes enfants seront plus grands. Quand j’aurai enfin réussi ceci ou cela.
Et sans nous en rendre compte, nous repoussons notre satisfaction à plus tard.
Nous passons notre vie à courir vers une ligne d’arrivée qui se déplace constamment.
Et si le bonheur était aussi déjà là ?
C’est là que Santosha vient nous proposer un autre regard.
Le contentement ne signifie pas qu’il faudrait ne plus rien désirer. Il ne nous demande pas de renoncer à nos rêves, à nos ambitions ou à l’envie de faire évoluer notre vie.
On peut vouloir davantage tout en appréciant profondément ce que l’on a déjà.
On peut avoir envie de changer de travail sans considérer que son travail actuel est un échec. On peut souhaiter gagner plus d’argent sans penser que l’argent nous apportera nécessairement le bonheur. On peut avoir envie d’un nouveau projet, d’une nouvelle aventure, d’une nouvelle étape, sans dévaloriser ce qui existe aujourd’hui.
Santosha nous invite simplement à ne pas faire dépendre notre joie de la prochaine étape.
Car lorsque nous pensons que nous serons heureux uniquement lorsque nous aurons obtenu ce que nous désirons, nous plaçons notre bien-être dans un futur qui n’existe pas encore.
Le contentement nous ramène, lui, à ce qui est déjà là.
Et c’est peut-être l’un des grands secrets de la joie : savoir reconnaître les moments où la vie est déjà bonne.
Retrouver la joie dans les choses simples
Nous cherchons souvent le bonheur dans les grands événements : une réussite, un voyage, une rencontre, un changement important, quelque chose qui vient rompre le quotidien.
Mais notre vie est essentiellement faite de moments beaucoup plus simples.
Un café encore chaud le matin. La lumière qui entre par la fenêtre. Une conversation avec quelqu’un que l’on aime. Un repas partagé. Une promenade. Un fou rire. Quelques minutes de silence. Le plaisir de lire. Une musique que l’on aime. La sensation du soleil sur la peau. Le corps qui respire, qui marche, qui bouge.
Toutes ces choses sont ordinaires. Et c’est justement pour cela que nous cessons parfois de les voir.
Nous nous habituons à ce qui nous entoure. Nous pensons à la prochaine tâche, au prochain rendez-vous, au prochain week-end, aux prochaines vacances. Notre esprit est déjà ailleurs alors que notre vie, elle, est ici.
Santosha nous invite à réapprendre à savourer.
À être suffisamment présent pour sentir qu’un moment est agréable pendant qu’il se passe, au lieu de réaliser seulement après coup qu’il était précieux.
La joie n’est alors plus uniquement quelque chose qui nous arrive.
Elle devient aussi quelque chose que nous sommes capables de reconnaître, d’accueillir et de cultiver.
Se libérer de la frustration du « pas encore »
Il y a aussi, dans Santosha, une manière très douce de travailler avec la frustration.
Car le désir permanent de plus nous maintient souvent dans une sensation de « pas encore ».
Pas encore assez riche. Pas encore assez avancé. Pas encore assez reconnu. Pas encore assez performant. Pas encore assez organisé, reposé, expérimenté…
Même lorsque nous obtenons ce que nous voulions, la satisfaction peut être de courte durée. Un nouvel objectif apparaît, puis un autre. Nous nous habituons rapidement à ce que nous venons d’obtenir et recommençons à regarder ce qui manque.
C’est épuisant.
Et cela peut aussi nous faire passer à côté d’une grande partie de notre vie.
Parce que pendant que nous attendons que quelque chose change pour être heureux, nous sommes en train de vivre les journées que nous ne retrouverons pas.
Santosha ne nous demande pas de supprimer nos désirs. Il nous invite à ne pas leur donner tout le pouvoir.
À pouvoir dire : j’aimerais que cette chose arrive, mais ma joie n’a pas besoin d’attendre qu’elle arrive.
Cette capacité change profondément notre rapport à la vie.
Moins de pression, plus de légèreté
C’est aussi pour cela que le contentement peut être une véritable réponse à la pression que nous nous imposons.
Lorsque nous pensons qu’il faut toujours faire mieux, aller plus vite, réussir davantage, nous pouvons finir par vivre avec la sensation de ne jamais en faire assez.
Nous nous comparons. Nous regardons ce que les autres ont accompli, leur carrière, leur maison, leurs voyages, leur rythme de vie, leur apparente réussite. Et nous pouvons avoir le sentiment d’être en retard, de ne pas être à la hauteur, de devoir encore faire nos preuves.
Cette pression permanente finit par prendre beaucoup de place.
Santosha nous offre alors quelque chose de précieux : un espace pour souffler.
Il nous rappelle que nous n’avons pas besoin d’être plus performant pour avoir de la valeur. Que nous pouvons reconnaître ce que nous avons accompli sans immédiatement chercher le prochain objectif. Que nous pouvons nous reposer sans avoir à le mériter.
Et lorsque la pression diminue, quelque chose peut réapparaître.
De l’espace. De la disponibilité. De la légèreté.
Et souvent, avec elles, de la joie.
Parce qu’il est difficile de goûter pleinement à la vie lorsque notre esprit est constamment occupé à mesurer ce qui manque ou ce qu’il faudrait encore améliorer.
Le contentement n’est pas la résignation
Cette nuance est essentielle.
Se satisfaire de ce qui est ne signifie pas accepter passivement une situation qui ne nous convient pas. Cela ne signifie pas renoncer à changer ce qui doit l’être, ni fermer les yeux sur ce qui nous fait souffrir.
Le contentement n’est pas une invitation à rester immobile.
Il nous permet plutôt d’agir à partir d’un espace intérieur plus apaisé.
Je peux décider de changer de vie sans détester celle que je mène aujourd’hui. Je peux entreprendre un nouveau projet sans penser que ma vie actuelle n’a aucune valeur. Je peux chercher à progresser sans me considérer comme insuffisant.
Je peux désirer sans être dans le manque.
Et peut-être même que c’est ainsi que nous avançons le mieux.
Lorsque nous ne sommes plus en train de courir pour combler un vide, nous pouvons faire des choix plus libres. Nous ne faisons plus uniquement pour prouver, compenser ou atteindre une image idéale de nous-mêmes. Nous pouvons faire parce que nous en avons réellement envie, parce que cela a du sens.
Le contentement ne supprime pas l’élan. Il nous permet de prendre le chemin avec davantage de légèreté.
Cultiver Santosha, c’est cultiver la joie
La pratique peut commencer très simplement.
- Prendre quelques minutes en fin de journée pour se demander ce qui a été bon, plutôt que de regarder uniquement tout ce qui n’a pas été fait.
- Remarquer un moment agréable au lieu de le laisser passer inaperçu.
- Prendre le temps de savourer un repas, une conversation, une promenade.
- S’arrêter quelques secondes devant quelque chose de beau.
- Rire davantage.
- Faire une chose à la fois.
- Goûter pleinement un moment au lieu de penser immédiatement au suivant.
- Et peut-être, chaque jour, se poser cette question : « Qu’est-ce qui est déjà là et qui peut me rendre heureux aujourd’hui ? »
La question paraît simple. Pourtant, elle change notre regard.
Elle nous apprend à ne plus considérer la joie comme une récompense qui arrivera lorsque tout sera terminé, réglé ou réussi.
Elle nous invite à voir que la joie peut se glisser dans une journée ordinaire, parfois même au milieu d’une période difficile.
Car le contentement ne signifie pas que tout va bien.
Il signifie que même lorsque tout n’est pas parfait, je peux encore accueillir ce qui est bon.
Et si nous avions déjà beaucoup ?
C’est peut-être finalement cela que Santosha vient nous enseigner.
Nous pouvons continuer à rêver, à créer, à entreprendre, à évoluer. Nous pouvons avoir de l’ambition et des projets. Nous pouvons vouloir changer certaines choses de notre vie.
Mais sans faire de notre vie actuelle une salle d’attente.
Sans attendre demain pour être heureux.
Sans considérer que notre valeur dépend de ce que nous avons encore à accomplir.
Sans laisser la comparaison nous voler le plaisir de ce que nous vivons.
Santosha nous invite à regarder notre vie avec un peu plus de douceur et à reconnaître sa richesse, même lorsqu’elle est imparfaite.
À prendre le temps de savourer ce qui est là.
À faire de la place aux petits bonheurs.
À retrouver cette joie simple qui n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être profonde.
Et peut-être qu’au fond, le contentement n’est pas tant une manière de se satisfaire de moins qu’une manière de se rendre disponible à davantage de joie.
Davantage de présence, de gratitude, de légèreté, de vie dans les choses simples.
Alors, aujourd’hui, plutôt que de vous demander ce qu’il vous manque, essayez peut-être de vous demander : Qu’est-ce qui est déjà là ?
Et surtout : Est-ce que je prends vraiment le temps de le vivre ?
Parce que parfois, le plus grand changement n’est pas d’avoir davantage.
C’est de réaliser, enfin, la richesse de ce qui est déjà là.
Santosha.
Un mot ancien pour une invitation très actuelle : ralentir la course, desserrer la pression et retrouver le chemin d’une joie simple, présente, profondément vivante.
Alice VIVIAN, fondatrice de mojom
Sources :
Référence : Patañjali, Yoga-Sūtra, II.42, traduction et commentaires de Bernard Bouanchaud, Yoga-Sūtra de Patañjali : miroir de soi, Āgamāt.
B.K.S. Iyengar — Lumière sur les Yoga Sūtra de Patañjali
T.K.V. Desikachar — The Heart of Yoga
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